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La Conscience

Victor Hugo

Recueil : La Legende des siecles

6 minutes 2NDE poeme narratif Programme scolaire

Introduction

Ce poème épique et philosophique raconte la fuite éperdue de Caïn après le meurtre de son frère Abel. Victor Hugo y explore le thème de la conscience coupable, inéluctable et omniprésente, qui poursuit le criminel jusqu'au fond de son refuge le plus secret.

Le poème

Quand avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes, Échevelé, livide au milieu des tempêtes, Caïn se fut enfui de devant Jéhovah, Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva Au bas d'une montagne en une grande plaine ; Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. » Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts. Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres, Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres, Et qui le regardait dans l'ombre fixement. « Je suis trop près », dit-il avec un tremblement. Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse, Et se remit à fuir sinistre dans l'espace. Il marcha trente jours, il marcha trente nuits. Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits, Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve, Sans repos, sans sommeil ; il atteignit la grève Des mers dans le pays qui fut depuis Assur. « Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr. Restons-y. Nous avons du monde atteint les bords. » Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux morts L'œil à la même place au fond de l'horizon. Alors il tressaillit en proie au noir frisson. « Cachez-moi ! » cria-t-il ; et, le doigt sur la bouche, Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche. Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont Sous des tentes de poil dans le désert profond : « Étends de ce côté la toile de la tente. » Et l'on développa la muraille flottante ; Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb : « Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l'enfant blond, La fille de ses fils, douce comme l'aurore ; Et Caïn répondit : « Je vois cet œil encore ! » Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs Soufflant dans des clairons et frappant des tambours, Cria : « Je saurai bien construire une barrière. » Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière. Et Caïn dit : « Cet œil me regarde toujours ! » Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle. Bâtissons une ville avec sa citadelle, Bâtissons une ville, et nous la fermerons. » Alors Tubalcaïn, père des forgerons, Construisit une ville énorme et surhumaine. Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine, Chassaient les fils d'Énos et les enfants de Seth ; Et l'on crevait les yeux à quiconque passait ; Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles. Le granit remplaça la tente aux murs de toiles, On lia chaque bloc avec des nœuds de fer, Et la ville semblait une ville d'enfer ; L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ; Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes ; Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d'entrer. » Quand ils eurent fini de clore et de murer, On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre ; Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père ! L'œil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla. Et Caïn répondit : « Non, il est toujours là. » Alors il dit : « Je veux habiter sous la terre Comme dans son sépulcre un homme solitaire ; Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. » On fit donc une fosse, et Caïn dit : « C'est bien ! » Puis il descendit seul sous cette voûte sombre ; Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain, L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.

Thèmes

mortrevoltenuit

Thèmes expliqués

La culpabilité et la conscience

Le poème est une allégorie de la conscience morale inéluctable. L'œil qui poursuit Caïn symbolise le remords et le jugement intérieur qui hantent le criminel, où qu'il aille et quoi qu'il fasse pour s'y soustraire.

La révolte et la fuite

Caïn incarne la révolte contre l'ordre divin (le meurtre) et la tentative désespérée d'y échapper. Sa fuite incessante et la construction de barrières (tente, mur, ville, tombe) illustrent l'impossibilité de fuir sa propre faute.

Analyse littéraire

Structure

Poème narratif de 70 alexandrins, organisé en une seule longue strophe continue. Les rimes sont suivies (AA, BB) et contribuent à l'effet de récit implacable et à l'atmosphère oppressante.

Registre

épique et tragique

Mouvement

Romantisme

Figures de style

Anaphore

"« Il marcha trente jours, il marcha trente nuits. »"

Répétition de « il marcha » pour insister sur la durée et l'acharnement de la fuite.

Personnification / Allégorie

"« Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres, / Et qui le regardait dans l'ombre fixement. »"

L'œil représente la conscience morale personnifiée, devenue une entité autonome et persécutrice.

Antithèse

"« Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »"

Opposition entre la vision (être vu) et la cécité (ne plus voir), soulignant l'impossibilité pour Caïn d'échapper au regard de sa conscience.

Explication vers par vers

"« Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva / Au bas d'une montagne en une grande plaine »"

Le crépuscule (« le soir tombait ») installe une atmosphère inquiétante. L'épithète « sombre » qualifie à la fois l'obscurité et l'état d'âme de Caïn.

"« Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres, / Et qui le regardait dans l'ombre fixement. »"

Première apparition de l'œil, symbole de la conscience. Le regard « fixe » et perçant dans les « ténèbres » montre que la culpabilité perce l'obscurité et l'oubli.

"« L'œil était dans la tombe et regardait Caïn. »"

Vers final célèbre. Il montre que la conscience est inhérente à l'être humain ; elle survit à tout et ne peut être enterrée. La tombe devient le lieu ultime du face-à-face avec soi-même.

Vocabulaire

livide

D'une pâleur extrême, souvent causée par une grande émotion comme la peur.

blêmepâleblafard

sinistre

Qui inspire la crainte, l'effroi par son caractère sombre et menaçant.

lugubrefunesteinquiétant

aïeul

Ancêtre, personne dont on est issu. Ici, désigne Caïn, le patriarche de la famille.

ancêtreaïeux

L'auteur : Victor Hugo

1802 - 1885FrançaiseRomantisme

Victor Hugo est l'un des plus grands écrivains français. Poète, dramaturge et romancier, il a dominé le XIXe siècle par son œuvre immense et son engagement politique. Son exil de 1851 à 1870, après son opposition à Napoléon III, fut une période de création intense.

Style d'écriture

Style ample, puissant et visionnaire, marqué par le lyrisme, l'engagement et l'exploration des contrastes (sublime/grotesque).

Oeuvres principales

Les ContemplationsLes MisérablesNotre-Dame de ParisHernani

Contexte historique

« La Conscience » est extrait de « La Légende des siècles », vaste fresque poétique publiée en 1859. Hugo, alors en exil politique après le coup d'État de Napoléon III, y retrace l'histoire de l'humanité à travers des poèmes symboliques, interrogeant le progrès, la justice et la condition humaine.

Questions de compréhension

Activités pédagogiques

Conseils pour réciter

Adoptez un débit soutenu au début pour évoquer la fuite, puis ralentissez et baissez la voix pour les moments de terreur et de confrontation avec l'œil. Marquez une pause avant le dernier vers, puis prononcez-le d'une voix grave et définitive.

Respecter la césure à l'hémistiche des alexandrins.Jouer sur les contrastes de volume (fuite bruyante / terreur silencieuse).Mettre en valeur la répétition angoissante des apparitions de l'œil.

En classe

Dessiner l'œil de la conscience

20 min

Demander aux élèves de dessiner ou de décrire par écrit l'œil tel qu'ils l'imaginent d'après le texte. Mettre en commun les interprétations (menaçant, triste, impartial, etc.).

Jeu de lecture expressive

15 min

Par groupes, les élèves préparent la lecture à voix haute d'un extrait (la fuite, la construction de la ville, la scène finale). Ils doivent choisir des effets vocaux pour transmettre l'émotion.

À la maison

  • Rechercher d'autres mythes ou histoires traitant de la culpabilité (ex : Macbeth, Crime et Châtiment). Noter les points communs avec le poème.
  • Écrire un court paragraphe sur une situation où l'on a eu « la conscience qui travaille ». Décrire les sensations.

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