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Le Bateau ivre

Arthur Rimbaud

Recueil : Poesies

8 minutes 1ERE poeme en quatrains Programme scolaire

Introduction

Ce poème est un monologue dramatique où un bateau raconte son voyage halluciné. Il explore les thèmes de la liberté absolue et de la révolte contre les contraintes, à travers une série d'images maritimes extraordinaires.

Le poème

Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs : Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles, Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs. J'étais insoucieux de tous les équipages, Porteur de blés flamands ou de cotons anglais. Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages, Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais. Dans les clapotements furieux des marées, Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants, Je courus ! Et les Péninsules démarrées N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants. La tempête a béni mes éveils maritimes. Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes, Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots ! Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures, L'eau verte pénétra ma coque de sapin Et des taches de vins bleus et des vomissures Me lava, dispersant gouvernail et grappin. Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème De la Mer, infusé d'astres, et lactescent, Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême Et ravie, un noyé pensif parfois descend ; Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rhythmes lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l'amour ! Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes Et les ressacs et les courants : je sais le soir, L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes, Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir ! J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques, Illuminant de longs figements violets, Pareils à des acteurs de drames très-antiques Les flots roulant au loin leurs frissons de volets ! J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs, La circulation des sèves inouïes, Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs ! J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries Hystériques, la houle à l'assaut des récifs, Sans songer que les pieds lumineux des Maries Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs ! J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux ! J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan ! Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces, Et les lointains vers les gouffres cataractant ! Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises ! Échouages hideux au fond des golfes bruns Où les serpents géants dévorés des punaises Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums ! J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants. Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants. Parfois, martyr lassé des pôles et des zones, La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux... Presque île, ballottant sur mes bords les querelles Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds. Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles Des noyés descendaient dormir, à reculons ! Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau, Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ; Libre, fumant, monté de brumes violettes, Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur Qui porte, confiture exquise aux bons poètes, Des lichens de soleil et des morves d'azur ; Qui courais, taché de lunules électriques, Planche folle, escorté des hippocampes noirs, Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ; Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais, Fileur éternel des immobilités bleues, Je regrette l'Europe aux anciens parapets ! J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur : — Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles, Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ? — Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes. Toute lune est atroce et tout soleil amer : L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes. Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer ! Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache Noire et froide où vers le crépuscule embaumé Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche Un bateau frêle comme un papillon de mai. Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames, Enlever leur sillage aux porteurs de cotons, Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes, Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Thèmes

voyagelibertemer

Thèmes expliqués

La liberté et la révolte

Le bateau se libère de ses guides (les haleurs) et part à l'aventure. Cette quête d'absolu représente le désir de Rimbaud de fuir les conventions sociales et littéraires.

Le voyage et l'évasion

Le poème est une succession d'images de voyages maritimes hallucinés à travers des paysages extraordinaires (Florides, glaciers, cieux de braises), symbolisant une fuite vers l'inconnu et l'ailleurs.

Analyse littéraire

Structure

Le poème est composé de 25 quatrains d'alexandrins (vers de 12 syllabes) aux rimes croisées (ABAB). Cette structure classique contraste avec le contenu visionnaire et désordonné.

Registre

lyrique et épique

Mouvement

Symbolisme

Figures de style

Métaphore filée

"Le bateau est le 'je' du poème."

Le bateau est personnifié et devient la voix lyrique, métaphore du poète en quête de liberté et d'expériences extrêmes.

Hyperbole

"J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques"

Exagération pour créer une vision fantastique et hallucinée, caractéristique du délire rimbaldien.

Énumération

"Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !"

Accumulation d'images pour peindre un paysage maritime à la fois luxuriant et chaotique, traduisant l'ivresse des sens.

Explication vers par vers

"Comme je descendais des Fleuves impassibles,"

Le poème s'ouvre sur un récit à la première personne. Le bateau commence son voyage en quittant un cours d'eau calme ('impassibles') pour l'aventure.

"Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :"

Le bateau se libère de toute contrainte humaine (les haleurs qui le tirent). C'est le début de son autonomie et de son ivresse.

"La tempête a béni mes éveils maritimes."

Le chaos de la tempête est perçu comme une initiation positive ('béni'), une consécration du bateau à son nouveau destin d'aventurier des mers.

Vocabulaire

haleurs

Hommes qui tirent un bateau depuis la berge à l'aide d'une corde.

tireursremorqueurs

grappin

Petite ancre à plusieurs branches utilisée pour accrocher un objet.

ancre à plusieurs pattes

lactescent

Qui a l'apparence laiteuse.

laiteux

L'auteur : Arthur Rimbaud

1854 - 1891FrançaiseSymbolisme

Poète prodige, il compose l'essentiel de son œuvre entre 15 et 20 ans. Sa relation tumultueuse avec Paul Verlaine est célèbre. Il renonce brutalement à la littérature vers 1875 pour une vie d'aventurier et de commerçant en Afrique.

Style d'écriture

Style visionnaire et halluciné, visant à 'changer la vie' par les 'dérèglements de tous les sens'.

Oeuvres principales

Une saison en enferIlluminationsLe Bateau ivre

Contexte historique

Rimbaud écrit 'Le Bateau ivre' en 1871, à l'âge de seize ans, peu après la Commune de Paris. Le poème reflète son désir d'évasion et sa rupture radicale avec les conventions sociales et poétiques de son époque.

Questions de compréhension

Activités pédagogiques

Conseils pour réciter

Respectez le rythme des alexandrins. Variez l'intensité pour traduire l'alternance entre l'ivresse exaltée et les moments de lassitude. Jouez sur les sonorités riches du texte.

La ponctuation interne des versLes enjambements qui créent un flux continuL'intonation montante pour les énumérations et les exclamations

En classe

Cartographie du voyage

20 min

En groupe, relevez tous les lieux et éléments géographiques évoqués. Créez une carte imaginaire du parcours du bateau en justifiant par des citations.

Le bestiaire et le florilège marin

15 min

Relevez et classez les animaux, plantes et éléments naturels cités. Analysez comment ils contribuent à créer un univers à la fois réel et fantastique.

À la maison

  • Écrire un quatrain à la manière de Rimbaud en personnifiant un objet de son choix en voyage.
  • Rechercher un tableau ou une œuvre d'art (Turner, Monet) évoquant la mer déchaînée et le comparer à une strophe du poème.

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