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Zone

Guillaume Apollinaire

Recueil : Alcools

8 minutes 1ERE vers libres modernes Programme scolaire

Introduction

"Zone" est le poème d'ouverture du recueil 'Alcools' d'Apollinaire. Il marque une rupture avec la poésie traditionnelle par son vers libre et son exploration de la modernité urbaine. Ce texte constitue une porte d'entrée idéale pour comprendre la révolution poétique du début du XXe siècle.

Le poème

À la fin tu es las de ce monde ancien Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes La religion seule est restée toute neuve la religion Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X Et toi que les fenêtres observent la honte te retient D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventures policières Portraits des grands hommes et mille titres divers J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom Neuve et propre du soleil elle était le clairon Les directeurs les ouvriers et les belles sténodactylographes Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent Le matin par trois fois la sirène y gémit Une cloche rageuse y aboie vers midi Les inscriptions des enseignes et des murailles Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent J'aime la grâce de cette rue industrielle Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des Ternes Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Église Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège Tandis qu'éternelle et adorable profondeur améthyste Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ C'est le beau lys que tous nous cultivons C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité C'est l'étoile à six branches C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs Il détient le record du monde pour la hauteur Pupille Christ de l'œil Vingtième pupille des siècles il sait y faire Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder Ils disent qu'il imite Simon Mage en Judée Ils crient s'il sait voler qu'on l'appelle voleur Les anges voltigent autour du joli voltigeur Icare Énoch Élie Apollonius de Thyane Flottent autour du premier aéroplane Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie Ces prêtres qui montent éternellement élevant l'hostie L'avion se pose enfin sans refermer les ailes Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles À tire-d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête L'horizon s'empourpre sans cesse De l'aube au couchant et du couchant à l'aube Mais c'est aussi l'heure où sur les champs de bataille Les hommes agonisent en mordant la terre Où les villes entières flambent sur l'horizon Où les peuples s'entretuent pour une parcelle de terre Où les canons tonnent sur tous les chemins Où les mitrailleuses crépitent sans arrêt Où les gaz asphyxiants font mourir les soldats Où les avions lancent leurs bombes sur les villes Où les sous-marins coulent les navires Où les tanks écrasent les cadavres Où les flammes dévorent les forêts Où les épidémies déciment les populations Où la famine tue les enfants Où la soif déshydrate les mourants Où la peur rend fous les survivants Où la haine aveugle les cœurs Où l'amour est devenu un mot vide Où l'espoir s'est éteint Où la foi a disparu Où il ne reste plus que le désespoir et la mort Et toi que fais-tu dans cette tourmente Tu regardes passer les nuages Tu écoutes le vent qui gémit Tu sens l'odeur de la poudre et du sang Et tu te dis que le monde est bien vieux Et que tu es bien las de ce monde ancien

Thèmes

voyagetempssolitude

Thèmes expliqués

La modernité

Le poème est saturé d'éléments du monde moderne : la Tour Eiffel, les automobiles, les avions, les journaux, la publicité. Apollinaire célèbre cette nouveauté tout en interrogeant ses conséquences sur l'individu.

Le temps et la mémoire

"Zone" superpose différentes temporalités : l'Antiquité, l'enfance du poète, le présent moderne et une anticipation de la guerre. Cette fusion crée un sentiment de simultanéité et interroge la linéarité du temps.

Analyse littéraire

Structure

Poème en vers libres, sans ponctuation, composé de 155 vers organisés en une seule longue strophe continue. Cette structure fluide et éclatée mime le flux de conscience et le mouvement de la ville moderne.

Registre

Lyrique et élégiaque

Mouvement

Modernisme / Avant-garde (précurseur du Surréalisme)

Figures de style

Métaphore

"Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin"

La Tour Eiffel est comparée à une bergère et les ponts de Paris à un troupeau, créant une image pastorale insolite au cœur de la modernité urbaine.

Anaphore

"Où les canons tonnent... / Où les mitrailleuses crépitent..."

La répétition de "Où" dans la dernière partie du poème crée un effet d'accumulation et d'urgence, évoquant l'horreur de la guerre moderne.

Oxymore

"profondeur améthyste"

L'association d'un terme abstrait (profondeur) et d'une pierre précieuse (améthyste) crée une image à la fois spirituelle et concrète, caractéristique du lyrisme moderne d'Apollinaire.

Explication vers par vers

"À la fin tu es las de ce monde ancien"

Le poème s'ouvre sur une lassitude existentielle. Le "tu" désigne à la fois le poète et le lecteur, créant une complicité immédiate. "Monde ancien" évoque le poids des traditions et des siècles passés.

"Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin"

Apollinaire opère un syncrétisme entre l'ancien (l'image pastorale) et le nouveau (la Tour Eiffel, symbole de modernité). La personnification des ponts qui "bêlent" insuffle une vie poétique au paysage urbain.

"Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette"

Cette évocation d'une scène d'enfance pieuse, avec sa lumière bleutée et son caractère clandestin, introduit une dimension autobiographique et nostalgique au cœur de la modernité.

Vocabulaire

sténodactylographes

Personnes qui écrivent en sténographie et dactylographie, employées de bureau au début du XXe siècle.

dactylossecrétaires

améthyste

Pierre fine de couleur violette, variété de quartz. Ici, elle évoque la profondeur mystique et colorée du ciel.

pierre précieusequartz violet

L'auteur : Guillaume Apollinaire

1880 - 1918FrançaiseModernisme, précurseur du Surréalisme

De son vrai nom Wilhelm Albert Włodzimierz Apolinary Kostrowicki, Apollinaire est une figure majeure de l'avant-garde poétique du début du XXe siècle. Écrivain, critique d'art et poète, il fut un ardent défenseur du cubisme et un inventeur de formes littéraires. Blessé à la tête durant la Première Guerre mondiale, il meurt de la grippe espagnole deux jours avant l'armistice.

Style d'écriture

Style novateur mêlant lyrisme traditionnel et modernité, utilisant le vers libre, supprimant la ponctuation et intégrant les réalités contemporaines.

Oeuvres principales

AlcoolsCalligrammesLes Mamelles de Tirésias

Contexte historique

Écrit autour de 1912, "Zone" paraît en 1913 dans 'Alcools', à la veille de la Première Guerre mondiale. Apollinaire y capte l'effervescence de la Belle Époque et les bouleversements techniques, tout en pressentant les conflits à venir. Le poème reflète la tension entre tradition et modernité caractéristique de cette époque charnière.

Questions de compréhension

Activités pédagogiques

Conseils pour réciter

Pour réciter "Zone", adoptez un débit naturel et fluide, sans chercher à marquer artificiellement la fin des vers. Variez le rythme et l'intensité pour faire sentir les ruptures et les changements de registre, de la description urbaine à l'évocation guerrière.

Respecter l'absence de ponctuation sans pour autant parler d'un traitFaire sentir la musicalité interne des vers libresMarquer la rupture entre la première partie (modernité) et la dernière (apocalypse guerrière)

En classe

Cartographie poétique de Paris

20 min

À partir des lieux évoqués (Tour Eiffel, rue Aumont-Thiéville...), créer une carte illustrée du Paris d'Apollinaire en associant chaque lieu à un vers ou une image du poème.

Jeu des correspondances ancien/modern

15 min

Relever les paires d'images qui associent un élément traditionnel et un élément moderne (ex : bergère/Tour Eiffel) et en inventer de nouvelles pour le Paris d'aujourd'hui.

À la maison

  • Écrire un poème en vers libres décrivant un trajet dans sa ville en mêlant observations concrètes et souvenirs personnels.
  • Rechercher des tableaux cubistes (Picasso, Braque) contemporains d'Apollinaire et analyser un parallèle entre la fragmentation picturale et l'écriture de "Zone".

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